Coup de coeur

Voyage à Cantant de LEE Seung-U

Traduit du coréen par KIM Hye-gyeong et Jean-Claude de CRESCENZO
168 pages

Chaleureux remerciements aux Éditions Decrescenzo pour l’envoi de ce roman.

« Cantant est une minuscule ville portuaire de l’Atlantique. Elle ne figure pas sur la plupart des cartes ordinaires. Les gens d’ici disent vivre au bout du monde. Faiblement peuplée, peu fréquentée, Cantant est calme toute l’année, sauf à la mi-mai, où elle grouille de monde autour du port… » Incipit.

Quel bonheur de retrouver la plume curative de Lee Seung-u dont j’avais lu le passionnant « Le chant de la terre » paru en 2017.

Bienvenue à Cantant, « minuscule ville portuaire de l’Atlantique. Elle ne figure pas sur la plupart des cartes ordinaires. Les gens d’ici disent vivre au bout du monde.» Ses terres battues par les vagues accueillent le lecteur à la rencontre de trois personnages atypiques : Jungsu rongé par ses alarmes intérieures, l’oncle Pip autrefois marin passionné par Moby Dick, et Tanaël ancien missionnaire pétri de honte. Ces hommes sont entrés dans une forme de résistance malgré eux, se protégent d’une réalité douloureuse .

« Marcher. Voir. Écrire »

La marche est le traitement prescrit contre les maux de Jungsu. Pas facile de rester en équilibre sur la barque de sa vie comme nous le verrons plus tard. Sur les conseils de J, son ami psychiatre, Il va tout d’abord rencontrer l’oncle Pip. Une lecture d’entrée captivante psychologiquement.

« A celui qui quitte son monde familier et se dirige vers un monde inconnu, une petite voix intérieure souffle : « Tu veux te cacher. »

La plume de Lee Seung-u révèle la vérité de ceux qui se dissimulent dans l’obscurité d’une chambre en désordre, dans les coins sombres d’une auberge; solitaires, taiseux, leur individualité prime. D’une profondeur à fond de cale, petit à petit nous sont révélées leurs histoires douloureuses. J’éprouve une tendresse particulière pour les atypiques dont il est question ici. Je remercie l’auteur de leur permettre d’exister dans ses livres. C’est ce que je recherche bien souvent dans mes lectures.

Un voyage introspectif comme nul autre pareil sondant l’âme des personnages grâce à une plume analytique précise, dont les raisonnements, les questionnements plus que les certitudes, s’appuient sur les Saintes Écritures, Nietzsche, Rimbaud, Moby Dick d’Herman Melville, les mythes et les croyances locales. Un texte courageux pour interroger les règles de vie en société, nos croyances et nos certitudes dans un monde malade ne portant plus un regard aimant et protecteur sur les êtres. Un monde qui ne tourne vraiment pas rond, nous l’apprenons dès l’enfance. Certains passés ne devraient jamais être déterrés tant ils sont douloureux. De quels secrets sommes-nous devenus les gardiens aveugles et sourds ? Lourds, si lourds.

« Je sais combien une personne ordinaire peut renfermer de tourments, qu’un torrent furieux peut s’écouler en lui sous le calme apparent. Mais cet être ne révèle pas les tourments qui le torturent, pas plus qu’il ne porte sur le visage le torrent furieux qui s’écoule en lui. »

Le deuxième homme que rencontre Jungsu, appelé Tanaël, est un homme à l’apparence négligée, ancien missionnaire et ami du silence. Tous les éléments sont réunis pour une bonne compréhension des maux dont souffrent les personnages pour lesquels j’ai ressenti une profonde empathie. Lorsque notre navire menace de sombrer tout à coup, nous prenons subitement conscience de la fragilité de notre existence, des limites de nos capacités de résistance. C’est alors qu’un accompagnement psychologique est nécessaire pour nous en sortir, pour ne pas mourir. Passionnant !

« Je crains la lumière. La lumière dévoile tout. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée. Quand je vois un rayon de soleil réfléchi par la mer, j’ai l’impression de devenir aveugle. Ça me fait peur. »

Une destination littéraire qui plaira aux lecteurs torturés par l’illusion d’habiter la terre en toute sécurité, par les limites de la vie en société pour celui qui chérit la liberté et la vie en retrait tout en nourrissant secrètement le désir de s’aventurer au-dehors, questionnant notre soumission sur terre, le danger des sirènes de la mer qui, par la beauté de leurs chants, nous séduisent. Ne désirons-nous pas ardemment nous noyer afin d’oublier que l’on vit  ?

Voyage à Cantant plaira aux atypiques en quête de discrétion, dont la place dans le monde est problématique, aux artistes angoissés qui, dans leur « chambre autistique », redeviennent libres d’exister et de s’exprimer. Et si la migraine vous gagne, rien ne remplace la marche tandis que le soleil se couche, afin d’atténuer le vacarme intérieur. Osez contempler la beauté du dehors avant de vous réfugier à nouveau dans les couches sombres de votre navire. C’est un voyage symbolique et l’idée de jeter l’ancre, de s’allonger sur le divan pour dénouer les fils de la conscience, retrouver un juste et solide équilibre dans la vie si ce n’est pas déjà fait et regonfler le coeur de son bateau ! Passionnant, bouleversant jusqu’à la fin de la postface. A lire, à découvrir, à partager. Un de mes auteurs coréens préférés, aux côtés de Han Kang.

En complément, j’ai lu « Écrits de l’intérieur », un essai de Jean-Claude de Crescenzo indispensable à toute bibliothèque coréenne introspective, dont je partage un extrait :

« La solitude, dernier refuge, se substituant à la vie elle-même, devient nécessaire à l’activité de l’esprit. Cette difficulté à être présent au monde, présent aux autres, montre bien l’impasse dans laquelle sont empêtrés les personnages. »

Un auteur coréen à découvrir, à lire, un véritable coup de cœur.

Article également à venir dans la revue coréenne Keulmadang. Keulmadang.com

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